L’aspérule

 Reine des Bois et âme du Maitrank

Les botanistes vous diront que l’aspérule odorante est haute de 10 à 30 cm, qu’elle porte des feuilles lancéolées vert foncé en étoile et de place en place le long de la tige et que ses fleurs sont blanches. Les sous-sols humides de hêtraies constituent son biotope par excellence. Elle s’épanouit au printemps, « voie lactée en miniature », comme l’aurait fort joliment et poétiquement écrit l’un de ces botanistes. Bien sûr exhiber un spécimen de cette merveille vaut mieux qu’une longue description savante et il y aura toujours bien un Arlonais pour vous en montrer une. Mais ne comptez pas sur lui pour vous emmener dans ce coin de bois où il est allé la chercher. Il n’a pas du tout envie de vous voir l’année prochaine moissonner « sa place » d’autant qu’aucune subvention agricole n’est octroyée par la Commission européenne pour compenser une aussi dramatique calamité, assimilable en Pays d’Arlon à des dommages de guerre.

Le parfumeur – ah, on approche des arômes, des bouquets et autre nez – ajoutera que séchée, l’aspérule odorante distille des fragrances de vanille, de foin frais et de miel. D’ailleurs, aucune herbe sèche, à part la lavande, n’exhale autant de ces arômes. Le principe actif à la base d’un tel miracle pour l’odorat est la coumarine, substance produite aujourd’hui par synthèse pour la parfumerie ou pour aromatiser certains tabacs. Mais vous comme moi pouvons jouir de ces effluves typiques dès la cueillette. Frottez entre les doigts une feuille d’aspérule comme pour la « dessécher » et nous voilà conviés à un plaisir rare pour le nez : « l’aspérule comme les actions de gens de bien, réjouit surtout après sa mort », aurait affirmé un auteur anglais touché par la grâce. Et des Arlonais touchés par la grâce il n’en manque pas non plus. Demandez au doyen d’Arlon, il est convaincu que notre Ville est une ville sainte, nombre de ses habitants organisant par la fabrication du Maitrank des funérailles de première classe à ces jeunes pousses fauchées par milliers et priant avec ferveur

Seigneur, donnez-nous,
La santé pour toujours,
De l’amour de temps en temps,
Du travail, pas trop souvent,
Du Maitrank, tout le temps…

Les premières traces historiques de l’aspérule odorante remontent au 9ème siècle. Le moine bénédictin WANDALBERT, de l’Abbaye de PRÜM (854) cite alors « la Reine des Prés » comme élément constitutif et typique de la boisson de mai , le Maitrank.
Cette plante avait pour les populations germaniques du Moyen Age une très grande signification, surtout pour le fabrication du divin nectar mais aussi comme remède miracle pour des affections les plus diverses. Ainsi reconnaissait-on au Maitrank « des propriétés bienfaisantes pour le foie et le cœur ». Voilà qui explique sans doute la pérennité et la gaillardise de notre Confrérie…

Pour l’anecdote, il était jadis acquis que l’aspérule, prise en tisane « après avoir laissé infusér 30 à 50 gr par litre pendant au maximum 10 minutes pour éviter l’amertume », garantissait « un effet diurétique, sudorifique, calmant, antinévralgique, régulateur du grand sympathique, dissolvant et détergent, antiseptique des voies urinaires, tonique, astringent et digestif . » Aussi convenait-il de l’administrer en cas « »d’insomnies des enfants et des vieillards, de digestion difficile, de dyspepsies, de névralgies, de migraines, de vertiges, de sentiments d’angoisse, de mélancolie, de neurasthénie, d’hystérie, de gravelle, de jaunisse, d’engorgements du foie et de la rate, d’hydropisie, de palpitations, d’oppression et de douleurs abdominales… ». Et je passerai sur les cataplasmes de feuilles fraîches ou sur les collyres…

On ne s’étonnera pas que Stanislas LECZINSKY, roi de Pologne au XVIIIème siècle prenait quotidiennement le matin une tasse de tisane d’aspérule, affirmant avec force devoir sa robuste santé à la divine plante.

A l’occasion d’une des visites annuelles de la Confrérie au Palais royal, cette souveraine habitude fut contée à Sa Majesté Notre Roi Albert II en 1995, non sans filouterie d’ailleurs par notre Grand Bailli Bernard Van der Maren, qui a d’abord parlé de consommation journalière de Maitrank avant de piteusement confesser à Sa Majesté que, « non, Sire, c’est vrai, il s’agissait bien de la tisane d’aspérule et non du Maitrank » comme venait de le corriger un des confrères présents. Ce jour-là et avec beaucoup d’humour, Notre Roi se laissa introniser Echanson d’Honneur de notre confrérie.

En Pays d’Arlon, la fabrication du Maitrank est une affaire encore fort populaire. On cueille l’aspérule fin avril, impérativement avant la floraison, pour la mettre à macérer dans du vin blanc de la Moselle luxembourgeoise – le plus souvent de l’Elbling – avec les autres ingrédients de base. D’aucuns corsent le mélange avec d’autres produits naturels, mélanges relevant de secrets de fabrication, jalousement gardés par les intéressés… Mais une fois les breuvages à maturité, quelles empoignades, chacun défendant la supériorité de son Maitrank, contraignant les combattants, peu disposés à s’en laisser conter autrement, à moult dégustations comparatives jusqu’à tard dans la soirée…

L’usage de l’aspérule distingue le vrai Maitrank, élaboré sans essence aromatique de synthèse ou de substitution, et garantit le caractère artisanal de sa fabrication. En effet, même un producteur ambitieux ne peut produire artisanalement que quelques milliers de bouteilles car il est économiquement intenable de financer dans la durée la cueillette de l’aspérule, la manutention, le pressage des oranges nécessairement fraîches, les aires de stockage des touries de macération, etc…

La production de Maitrank « labellisée Confrérie du Maitrank » ne peut être réalisée que dans l’aire géographique du Pays d’Arlon et ce point fait d’ailleurs l’objet d’une procédure contractuelle de contrôle « physique » entre la Confrérie du Maitrank et son fournisseur.

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